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Histoire d’hybrides

 

 

 

On parle beaucoup d’hybridation ces temps-ci. Pour permettre à chacun de juger en connaissance de cause et de comprendre pourquoi certains y ont recours et d’autres défendent farouchement la race contre ce fléau, il nous semble utile de faire un petit rappel (simple) de quelques notions de génétique.

Allons-y :

Qu’est ce qu’une race pour commencer ? C’est un groupe d’individus d’une même espèce (ici le chien) dont certaines caractéristiques, habituellement variables dans l’espèce, sont fixes dans cette race.

Par fixe, on entend immuable de générations en générations. Par exemple la couleur du poil est habituellement variable dans l’espèce canine. Chez le setter irlandais, le poil est roux. En accouplant deux setters irlandais, les chiots seront roux et ainsi de suite. Le poil roux est un caractère fixe dans la race setter irlandais. On parle aussi d’un caractère ethnique. La couleur rousse est un caractère ethnique du setter irlandais.

Dans le cas du setter, le caractère « couleur » ne peut prendre qu’une seule « option » : le roux. Mais la définition de la race peut aussi prévoir, pour un caractère, plusieurs options possibles parmi toutes celles qui sont possibles dans l’espèce. Pour reprendre l’exemple de la couleur du poil, nous savons que la robe de notre barbu peut présenter plusieurs couleurs possibles (plusieurs options) mais jamais certaines : un Korthals noir, par exemple, ça ne se peut pas.
Et c’est pareil pour toutes les caractéristiques qui font qu’un chien est un Korthals et non un berger allemand, que ce soit des caractères morphologiques ou des caractères comportementaux, comme l’aptitude à la chasse.

Comment sont apparues les races ?
Il faut bien considérer que les races naissent forcément d’un processus de sélection. Parfois, cette sélection est naturelle. Dans les endroits isolés (îles ou vallées par exemple), le faible nombre d’individu réduit fatalement les possibilités d’accouplement. Le phénomène de consanguinité (qui ne crée pas de tare contrairement aux légendes mais c’est un autre chapitre de l’histoire !) va réduire le nombre d’options possibles sur chaque caractère. De fait, les individus vont tous finir par se ressembler plus ou moins et constituer une « race naturelle ».
Mais le plus souvent, les races, et spécialement les races canines qui sont une des manifestations les plus flagrantes du génie humain dans ce domaine, sont issues d’une sélection artificielle.
Le sélectionneur humain va reproduire ni plus ni moins ce qui se passe naturellement dans les îles ou les vallées. En choisissant d’accoupler des individus qui se ressemblent et a fortiori des individus de la même famille et en éliminant les individus qui ne correspondent pas à son idée, il va finir par obtenir et « fixer » une race. Une race est fixée lorsque ses caractères ethniques ne sont plus variables dans la race ou qu’aucune « option indésirable » n’apparaît plus.
C’est par exemple ce qu’a réalisé notre maître Korthals pour créer la race qui porte son nom.

Nous ne rentrerons pas dans les détails de la génétique. C’est passionnant mais ce serait un peu long. On y reviendra une autre fois si vous voulez.
Il faut simplement retenir qu’une race est caractérisée par le fait que pour certains caractères, habituellement très variables dans l’espèce, il n’y a qu’un nombre restreint voire même qu’une seule option possible (comme le roux chez le setter irlandais). Parler d’options, ça fait un peu vendeur de voiture : en génétique on appelle plutôt cela des « gènes » : c’est plus chic non ?

Comment se perpétue une race ? Tout naturellement, en n’accouplant que des individus de la même race entre eux. Il est alors pratiquement impossible de voir apparaître de nouveaux gènes (de nouvelles options). En accouplant deux setters irlandais, vous n’aurez que des chiens roux. Si un jour, vous en avez un noir, c’est que le chien du voisin y a mis son grain de sel (si l’on peut dire).

Ce qui peut arriver, en revanche, c’est que l’on perde des gènes. Dans certaines races à très faible effectif ou en voie de disparition, il arrive que certains gènes fassent défaut car éteints. Ce peut être aussi le fait de sur-sélection ou d’option passée de mode. Existe-t-il encore de ces Korthals blanc et orange dont il est fait mention dans le standard ? Il y a fort à parier que les gènes nécessaires ne sont plus présents dans la race ou devenus rarissimes.

Cet « appauvrissement génétique » de la race est souvent catastrophique (et je ne vous parle pas du cas où il s’agit de l’espèce toute entière qui est concernée).

Pour remédier à cette « perte de sang », les sélectionneurs ont parfois recours à ce que l’on appelle la « retrempe ». Il s’agit d’accoupler un individu de la race avec un individu d’une race voisine qui possède le gène perdu.

Cette manœuvre est extrêmement risquée car si l’on récupère effectivement le gène perdu, on hérite avec lui de gènes indésirables provenant de la race utilisée pour la retrempe. Il faut alors reprendre le travail de sélection pour éliminer ces gènes parasites (sans perdre le gène enfin récupéré). Autant dire que la retrempe est une manœuvre « de la dernière chance ».

La défense de l’intégrité génétique de la race contre l’introduction de nouveaux gènes et la perte d’autres est la mission sacrée des responsables de la race. Mollir dans ces principes, c’est mettre à plus ou moins court terme la race en péril. On en reparle plus loin.

Le mariage entre deux individus de race (ou de souche) différente s’appelle l’hybridation. Le résultat de cette union porte le nom d’hybride (équivalent au terme bâtard, qui historiquement désigne le fruit de l’union d’un membre de la noblesse avec un roturier).

Vous avez entendu sans doute que l’on reproche à certains de pratiquer l’hybridation. Quel intérêt si ce n’est pour faire de la retrempe ? (Dieu garde, notre race se porte bien et n’a nullement besoin de cela).

L’intérêt de l’hybridation réside dans un phénomène que je serais bien ennuyé d’avoir à vous expliquer qui porte le doux nom d’effet d’hétérosis.

En gros, c’est une loi qui prévoit que lorsque l’on accouple deux individus de la même espèce mais appartenant à deux groupes assez éloignés génétiquement parlant, les fruits de cette union possèdent en général des qualités supérieures à celle des deux parents.

Et le pire, c’est que ça marche ! Le maïs hybride, les poulets hybrides, vous connaissez ? Et bien cela fonctionne comme ça. Les producteurs de semences (ou de poussins) accouplent deux variétés assez différentes de céréales ou de gallinacées, en général de performance assez moyenne, pour obtenir un hybride merveilleux, aux fabuleux rendements et aux qualités innombrables.

Le seul hic des hybrides c’est que cela ne marche que pour la première génération. Si l’on fait reproduire ces hybrides à leur tour, tout s’effondre et l’on se retrouve avec des produits tout à fait moyens et visiblement métissés.

Les agriculteurs l’ont appris à leurs dépens en tentant de semer les grains provenant d’hybrides. Adieu les rendements, adieu les qualités extraordinaires.
Ils sont donc, chaque année, obligés de cracher au bassinet de Monsanto ou autre pour obtenir la précieuse semence. Cela pose d’autres problèmes mais ne nous égarons pas.

Des qualités exacerbées, voilà qui n’est pas pour déplaire à une catégorie d’individus peu scrupuleux prêts à tout pour « la gagne ». Il est tentant en effet d’utiliser l’effet d’hétérosis pour créer artificiellement des cracks à la demande. En mariant nos griffons avec des races assez proches et en éliminant les individus manifestement éloignés du morphotype du Korthals, il est possible d’obtenir avec de bonnes chances de succès le champion rêvé.

Ces individus sont trois fois criminels.

- ce sont des tricheurs, au même titre que les sportifs qui ont recours au dopage

- si encore ils s’abstenaient de faire reproduire ces demi-sang, ce serait un moindre mal. Mais hélas, en commercialisant chiots et saillies, ces gens sont des escrocs. Je vous rappelle qu’en seconde génération, l’effet d’hétérosis ne fonctionne pas et les acheteurs ou éleveurs de bonne fois ont de bonnes chances de récupérer des individus hors type, porteurs de gènes « étrangers » et avec des qualités tout à fait ordinaires.

- enfin ce sont des saboteurs. En introduisant sciemment des gènes étrangers dans la race et en amplifiant le phénomène par l’utilisation à outrance de leurs hybrides pour la reproduction, ils ruinent les efforts de Korthals et de tous ceux qui l’ont suivi et qui ont œuvré jusqu’ici au maintien de la race.

Que faire alors ?

Les responsables de la race doivent prendre leurs responsabilités et neutraliser ces fauteurs de trouble ainsi que les soi-disant professionnels qui couvrent leur méfaits. Les diplômes ne constituent hélas pas des garanties de probité : cela se saurait…

Il faut soutenir sans réserve ceux qui luttent contre ce fléau de la race.

Que faire pour les centaines d’individus « contaminés » ?

Il faut reprendre patiemment le travail de sélection et s’attacher à éliminer de la reproduction tous les sujets présentant visiblement des infusions de sang étranger. Cela passe par une sensibilisation des éleveurs et par une formation des juges pour détecter et sanctionner les porteurs.
La potion est amère mais c’est le seul moyen de réparer le mal et de retrouver une race authentique.

Dr Jean-Pierre LAUTIER