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LE CHOIX DE L’ETALON

Dr Vétérinaire Fréderic Maison, Président d'un club de race les lévriers d' IRLANDE
(ndlr: ce texte concerne les lévriers d'Irlande spécifiquement)


S’il est un sujet difficile et pourtant primordial en élevage, c’est bien celui du choix des géniteurs. Pourquoi dans ce cas cet article ne traite-t-il que du choix d’un seul des géniteurs, à savoir le mâle ? D’une part parce que, dans la grande majorité des cas, l’éleveur possède déjà sa ou ses reproductrices depuis le jeune âge et le choix ne porte donc que sur l’étalon. D’autre part parce qu’une multitude de fausses idées et de contre vérités sur ce sujet circulent dans la cynophilie.

La sélection repose principalement sur le choix des géniteurs. Dès le jeune âge, l’éleveur observe, examine, scrute le moindre détail de chaque chiot afin de savoir celui ou ceux qu’il gardera pour pérenniser sa lignée. Cela constitue le premier pan de la sélection. Que cela soit des mâles ou des femelles, son choix se portera sur des chiots très prometteurs, qui seront dotés des caractéristiques qu’il cherche à fixer dans sa lignée. C’est un choix subjectif basé sur sa propre vision de la race, de sa lecture du standard et de ses priorités en termes d’élevage. Un autre éleveur tout aussi compétent et expérimenté devant la même nichée pourrait porter son choix sur d’autres sujets et cela n’aurait rien de surprenant. Certes ils élèvent tous les deux la même race mais leur cheminement sélectif est différent. Ce choix est primordial puisqu’il fonde la souche sur laquelle l’éleveur pourra construire sa lignée. Cet aspect très intéressant de l’élevage pourrait constituer à lui seul le sujet d’un article mais ce que nous nous proposons de traiter aujourd’hui est le deuxième volet de la sélection, à savoir le choix d’un géniteur extérieur et en particulier de l’étalon.

Une fois ses chiots devenus grands, l’éleveur doit chercher le mariage idéal pour améliorer sa lignée sans en perdre les qualités. Cet apport de sang étranger constitue en effet le deuxième choix qui se pose après celui des chiots. Dans la grande majorité des cas, il aura gardé des femelles et cherchera l’étalon idéal. En effet, quand bien même il aura gardé des mâles, il pourra éventuellement choisir des femelles de son propre élevage pour les accoupler mais jamais des femelles extérieures qui sont la propriété d’autres éleveurs à qui il reviendra de choisir l’étalon. La problématique la plus courante est donc le choix du mâle. L’offre est immense et variée. Elle l’est d’autant plus que la technologie progresse. Il y a encore quelques décennies, le choix se limitait à un rayon de quelques centaines de kms ; maintenant, on peut dire sans exagérer qu’elle n’a plus de limites dans l’espace et même le temps. On maîtrise maintenant très bien les techniques de reproduction dans l’espèce canine. On se déplace à l’autre bout de la planète en quelques heures, on fait venir la semence réfrigérée ou congelée d’un chien éloigné ou mort. Cela augmente d’autant plus le choix mais également les dilemmes, cas de conscience et nuits blanches. Conscients de l’importance et des conséquences de ce choix, de nombreux éleveurs me questionnent à ce sujet en me soumettant des pedigrees. C’est une question difficile et il est évident que, hormis pour la race que j’élève et pour laquelle je peux donner un avis éclairé, ma réponse ne peut être que générale et théorique (sur l’utilisation de la consanguinité par exemple). Même pour un éleveur très expérimenté, la génétique révèle souvent de grandes surprises et le résultat obtenu est rarement le reflet de nos projections intellectuelles. Plus j’avance et moins j’ai de certitudes dans ce domaine. Confronté aux mystères de la génétique, l’éleveur sélectionneur mesure chaque jour l’ampleur de son ignorance. C’est probablement cette grande part d’incertitude qui rend l’élevage si passionnant. Nous ne souhaitons d’ailleurs pas créer des clones de champions à l’infini ou visualiser à l’avance ce que donnerait tel ou tel accouplement. Par contre, nous voulons avoir la bonne surprise , une fois de temps en temps, de nous extasier devant le fruit du hasard légèrement dirigé par notre main !

Le monde de l’élevage est envahi de fausses idées et la première d’entre elles est que l’un des deux géniteurs, souvent la femelle, apporte plus de qualités que son partenaire. Nous savons depuis Mendel que le matériel génétique d’un produit provient à 50 % de chacun de ses parents. Ces derniers jouent donc un rôle identique en termes de sélection. Néanmoins, il est indéniable que la femelle est primordiale en élevage, bien plus que le mâle. Je me souviens d’un ancien éleveur qui m’avait longuement entretenu sur ce sujet quand je commençais mon propre élevage. Emprunt de mes connaissances scientifiques toutes récentes, je ne comprenais pas alors son insistance à me conseiller de rechercher en priorité une ou des femelles de grande qualité. J’avais alors interprété qu’il minimisait le rôle du mâle. J’ai compris, bien des années plus tard, qu’il me conseillait de commencer avec une excellente femelle sur laquelle je pourrai utiliser… d’excellents étalons extérieurs. Personne ne vous prête une femelle exceptionnelle pour faire une portée alors que les étalons de grande valeur sont à disposition! Plus récemment, j’entendais un vieil éleveur célèbre de chevaux de sport raconter comment il a construit sa lignée « maternelle » comme il la qualifiait lui-même exclusivement sur des juments de grande qualité issues de sa première excellente poulinière. Il avait bâti son élevage en conservant tous les produits femelles de cette superbe jument et en vendant un bon prix tous les mâles. Il savait qu’il n’aurait aucune difficulté à trouver ailleurs les étalons dont il aurait besoin mais qu’en aucun cas il devait succomber à la tentation de vendre les femelles qui porteraient bientôt les fruits de son élevage. Dans ce sens, les femelles sont en effet les pièces maitresses de tout élevage.

Pourvu de cette reproductrice de qualité, il faut maintenant lui trouver un mâle. Les critères de choix sont multiples et portent tout aussi bien sur le phénotype que sur le génotype. Ils concernent la morphologie, le caractère, les aptitudes sportives, la santé et le pedigree. Aucune recette n’existe dans ce domaine qui est le champ d’action de la créativité de l’éleveur, de sa connaissance de la race mais surtout de sa touche esthetique et de son sens de l’élevage. Un certain nombre de règles sont d’usage mais l’éleveur conserve néanmoins une grande liberté. En écrivant ces lignes, j’ai en tête une éleveuse qui m’a toujours impressionné par son don pour dénicher des étalons que personne n’utilise et ne connaît, qui ne sont jamais sortis de leur jardin ou presque mais qu’elle marie à ses chiennes avec, le plus souvent, un succès certain. Pour les avoir vus, je dois avouer que je ne les ai jamais trouvés extraordinaires mais il faut reconnaître que leurs produits avec ses propres chiennes sont d’un excellent niveau. Dans ce cas présent, on peut vraiment parler de don. Choisir le chien le plus titré, l’étalon en vogue représente une relative sécurité mais n’est pas pour autant une garantie de réussite, loin de là! Néanmoins ce sera toujours mieux que prendre le plus proche ou le moins cher. L’exemple de cette éleveuse est assez rare et il faut de plus préciser qu’elle a une très grande expérience (plus de 30 années d’activité) doublée d’un sens de l’élevage rare.

La morphologie de l’étalon doit être conforme à la race, proche de la perfection même si l’on peut passer sur certains défauts secondaires. On entend par défauts secondaires, ceux qui n’affectent ni le type ni le mouvement comme le port des oreilles, de la queue ou la couleur des yeux. Le chien parfait n’existant pas, il faut rechercher le meilleur mais surtout celui qui présente de véritables qualités. Je préfère de loin utiliser un étalon porteur de quelques grandes qualités et de quelques défauts mineurs qu’un chien moyen sur tous les plans qui lui n’apportera pas grand-chose en termes d’élevage. Pour l’éleveur sélectionneur, ce qui importe, c’est de rechercher à travers ces divers mariages, les qualités qu’il souhaite fixer dans sa lignée. Se fier aux résultats d’expositions est une possibilité mais l’éleveur expérimenté est capable de repêcher un excellent sujet dont la carrière a été ruinée par un défaut dont il sait qu’il pourra s’en affranchir grâce aux qualités de sa femelle. Cela représente toujours un risque mais l’élevage de haut niveau est une constante prise de risque. Quand cela est possible, il est souvent intéressant de regarder les produits antérieurs de cet étalon, tout en tenant compte que leur mère est différente et responsable pour moitié du résultat. Plus le nombre de portées est important, plus les caractères transmis sont repérables mais ceci est moins facile que cela en a l’air. Seul un petit nombre de descendants sont visibles, bien souvent les meilleurs. Certaines portées « ratées » se volatilisent littéralement dans la nature en chiens de compagnie alors que leur examen détaillé serait très intéressant. C’est d’ailleurs le but des nationales d’élevage de permettre aux utilisateurs de voir le maximum de jeunes chiens issus d’une même portée. De nombreux éleveurs expérimentés défendent la théorie des mariages « type sur type » à savoir, marier des chiens d’apparence semblable sans être pour autant apparentés ; ne pas marier un lourd avec un léger, un court avec un long ; ne pas compenser un défaut par le défaut inverse. Je suis assez d’accord avec cette pratique. De tels croisements donnent en effet très souvent des portées hétérogènes cumulant les défauts des deux géniteurs ou des chiens d’apparence étrange et dysharmonique (petite tête sur gros corps, chanfrein étroit et crâne large…). Un défaut ne peut être corrigé que par le choix d’un géniteur parfait pour ce critère et surtout issu d’une lignée (un peu consanguine si possible) ou cette qualité est connue pour être fixée depuis plusieurs générations. Si vous recherchez une excellente tête, inutile de choisir un étalon avec une tête magnifique si ses parents sont médiocres pour ce critére. C’est la lignée dans son ensemble qu’il faut examiner. Si vous êtes novice, il est indispensable de vous faire aider par des personnes plus expérimentées ayant une connaissance plus vaste de la race et qui pourront vous aiguiller dans votre choix. Même avec toutes ces précautions, le succès n’est pas toujours au rendez-vous sans que l’on puisse en trouver l’explication. Il ne faut pas se décourager mais au contraire persister dans votre quête et essayer une autre origine. Certaines lignées sont manifestement incompatibles et il est alors inutile de s’entêter.

Il en est de même pour le comportement à quelques nuances prêt. Celui- ci ayant en effet une composante génétique moindre, le rôle de la mère est prépondérant. A moins d’utiliser un étalon d’une lignée réputée pour ses troubles du comportement, le risque est minime. La mère, au contraire, par son rôle éducatif peut plus facilement transmettre à sa progéniture son anxiété latente ou son agressivité par exemple. L’importance du milieu est donc dans ce domaine d’une importance capitale.

Les aptitudes sportives sont en partie héréditaires même si le milieu (alimentation, entraînements, condition physique) joue un rôle important. Les performances du mâle et de ses collatéraux seront donc à étudier avec minutie, d’autant plus s’il s’agit d’un critère majeur de sélection.

La santé est un domaine vaste, complexe mais d’une extrême importance. Le recours à un courant de sang extérieur exige une attention toute particulière afin d’éviter la contamination de votre propre lignée par des pathologies jusque là absentes. Pour les maladies connues et répandues dans la race, le problème est souvent résolu par l’existence de programme de dépistage, voire de test génétique s’ils existent. A terme ces derniers occuperont une place prépondérante dans la sélection mais ne devront pas pour autant être utilisés aveuglément. Le recours à un étalon exempt de TOUT devient de plus en plus difficile à mesure que croît la connaissance médicale. On peut se résoudre à utiliser des mâles porteurs (voire malades dans certains cas particuliers) à condition de connaître parfaitement le déterminisme génétique de l’affection en cause, son mode de transmission et le statut de la future mère. Nous devrons assurément revoir nos automatismes passés car notre connaissance du génotype sera bientôt sans limite. Quoi qu’il en soit, la recherche du mâle le plus sain possible doit être de règle. La confiance du propriétaire de l’étalon est indispensable pour avoir la certitude d’en savoir le maximum dans ce domaine. Ce dernier doit en retour avoir la garantie de votre discrétion. Il attend de vous de ne pas divulguer à tout va des informations confidentielles qu’il réserve aux utilisateurs de ses chiens. La diffamation étant largement répandue dans la cynophilie, on peut aisément comprendre qu’il s’entoure d’un minimum de précautions et hésite avant de faire confiance au premier venu ; il ne faut pas le blâmer pour autant ! L’élevage de sélection est un travail de longue haleine qui réclame courage et abnégation. Dans la majorité des cas, ces éleveurs ne recherchent pas à vendre des saillies à tout prix mais consentent à vous faire bénéficier des fruits de leur long travail. Il faut être dans cet état d’esprit de reconnaissance pour entamer une relation sereine et loyale. Les résultats des principaux tests de dépistage en cours dans la race sont le plus souvent diffusés par les clubs de race. Pour les autres pathologies, il faut s’informer, aussi bien pour l’étalon que ses ascendants. Vous devez ensuite, avec l’aide de votre vétérinaire, savoir ce que vous pouvez risquer ou pas en fonction de la chienne que vous vous proposez d’utiliser. Le vétérinaire qui suit votre élevage est en mesure de débrouiller pas mal de situations complexes et de vous guider dans vos choix.

Les éleveurs ont tendance a exagérer le risque engendré par les maladies sexuellement transmissibles. Ils redoutent la transmission d’agents pathogènes lors de saillies alors que leurs animaux subissent chaque week-end la promiscuité des rassemblements canins qui sont au moins tout aussi dangereux. La contamination par voie strictement génitale est somme toute assez rare dans cette espèce comparée à la voie oro-nasale. De plus pour l’Herpès virus qui est le plus répandu bien que relativement rare, il existe maintenant un vaccin protégeant la portée à venir. Exiger de la part du mâle des examens sérologiques, viraux ou bactériologiques pour connaître son « portage » en éléments infectieux me paraît exagéré et inutile, d’autant plus qu’il renseigne mal sur le véritable risque contaminant de l’animal. Un chien séropositif à l’Herpès signifie qu’il a été en contact avec le virus mais ne renseigne pas sur son éventuel contagiosité. De plus, ce virus se transmet également facilement par voie oro-nasal et là, il est très difficile de prévenir la contamination.
Le dernier point, qui n’est pas des moindres, concerne l’examen du pedigree. Il se décompose en deux phases, le pedigree du mâle d’abord et son rapport avec celui de la femelle ensuite. Utiliser un étalon consanguin présente un avantage, celui d’une meilleure corrélation entre le génotype et le phénotype ce qui signifie un meilleur « rendement » dans la transmission des caractères observés sur l’animal et donc des qualités recherchées. Un étalon issu d’une lignée consanguine où les qualités sont bien fixées transmettra avec plus de chances ces dernières. Attention aux défauts et aux tares qui obéissent également aux mêmes règles.

Il faut ensuite comparer ce pedigree à celui de la chienne afin de visualiser le pedigree de la future progéniture. Quelques ancêtres communs de qualité constituent souvent un plus à condition que cela ne soit pas excessif. Il est impossible de donner des recettes ou des règles générales dans ce domaine car la différence est importante d’une race à l’autre. Pour certaines, il est possible d’aller assez loin sans courir de gros risques. Pour d’autres, porteuse d’un lourd fardeau génétique, cela est à proscrire. L’expérience des anciens est très utile pour éviter les erreurs et les essais catastrophiques. Ils pourront entre autre vous éclairer sur les lignées incompatibles ou sur les tares éventuelles à surveiller de près. La consanguinité reste malgré tout une arme à double tranchant qui doit être réservée aux plus expérimentés, les écueils y sont plus fréquents même si la réussite peut y être exceptionnelle.

Même s’il est difficile de répondre en quelques lignes à toutes les interrogations qui entourent le choix d’un étalon, j’espère avoir éclairé quelques zones d’ombre dans un domaine qui fait encore la part belle aux préjugés et aux croyances. Acte Ô combien primordial dans la sélection, il ne doit pas pour autant n’obéir qu’à des considérations scientifiques. Un tel élevage serait ennuyeux. Le tempérament d’artiste de l’éleveur, son goût des proportions et son sens de l’harmonie sont tout aussi importants et indispensables à la réussite. C’est cette délicate alchimie entre la science et l’art, ce subtil mélange d’intuition et de connaissance que nous ne devons jamais perdre de vue et qui rend cette entreprise si passionnante.